Fiodor Solntsev, le « chroniqueur » aquarelliste de l’art vieux-russe
2026-07-17 12:07
Le nom de Fiodor Grigorievitch Solntsev est aujourd’hui presque tombé dans l’oubli. Pourtant, il est difficile de surestimer sa contribution à l’étude des monuments de l’histoire et de la culture de l’ancienne Russie. Pendant plus de vingt ans, il parcourut d’anciennes villes russes, des monastères et des églises, et travailla dans les collections de l’Armurerie du Kremlin et de l’Ermitage afin de reproduire avec le plus grand soin, sur le papier, tous les objets anciens russes présentant une valeur historique.
Le résultat fut une œuvre scientifique monumentale, Les Antiquités de l’État russe, qui comprend plus de cinq cents chromolithographies en couleurs. Au total, cet artiste, architecte, restaurateur et historien réalisa plus de cinq mille aquarelles et dessins, qui permettent encore aujourd'hui d’étudier les vêtements des anciens grands-princes, des tsars, des boyards et du peuple, ainsi que les armes, les carrosses, la vaisselle de table et les objets liturgiques.
D’ancien serf à l’Académie des beaux-arts
Fiodor Grigorievitch Solntsev naquit il y a 225 ans dans le village de Verkhné-Nikoulskoïe, non loin de Rybinsk. Ses parents étaient des paysans serfs appartenant à l’une des plus grandes figures des Lumières russes, le comte Alexeï Ivanovitch Moussine-Pouchkine. C’est lui qui découvrit et fit entrer dans le champ des études scientifiques le célèbre monument de la littérature de l’ancienne Russie, Le Dit de la campagne d’Igor. Il jouera également un rôle déterminant dans le destin du futur artiste Fiodor Solntsev.
Le père de Fiodor savait lire et écrire. Les paysans de la province de Iaroslavl partaient souvent dans la capitale à la recherche d’un travail saisonnier durant l’hiver. Le père du futur peintre, quant à lui, trouva un emploi permanent, et pas n’importe lequel : il devint caissier au Théâtre impérial. Il ne revint plus vivre dans son village, mais il envoyait régulièrement de l’argent à son épouse et à leurs cinq enfants. Lorsque ses fils eurent grandi, il les fit venir auprès de lui à Saint-Pétersbourg. Entre-temps, le comte Moussine-Pouchkine avait accordé à toute la famille Solntsev leur acte d’affranchissement, les libérant de la condition servile. Cette faveur exceptionnelle fut motivée par le remarquable talent artistique de Fiodor Solntsev. Son frère cadet, Egor, deviendrait lui aussi, par la suite, un peintre renommé.
Le père ne s’opposa pas à la vocation de son fils et, à l’âge de quinze ans, l’inscrivit à l’Académie des beaux-arts, où Fiodor étudia pendant dix ans. Durant toute cette période, son père finança sa formation, étant alors devenu relativement aisé. Pour son œuvre de concours, Une famille paysanne avant le repas, réalisée l’année de sa sortie de l’Académie, Fiodor Solntsev reçut une petite médaille d’or et fut maintenu à l'Académie comme pensionnaire afin d’y poursuivre son perfectionnement. Deux ans plus tard, son aquarelle Le Sauveur et les Pharisiens se vit décerner la grande médaille d’or par le Conseil de l’Académie.
Reproduire « avec la plus grande précision »
À cette époque, le président de l’Académie des beaux-arts était Alexeï Nikolaïevitch Olenine, archéologue, historien, bibliographe et proche conseiller des empereurs Alexandre Ier et Nicolas Ier. Le jeune prodige Fiodor Solntsev était un hôte fréquent de la maison accueillante des Olenine, où il côtoyait les plus brillants représentants de l’élite artistique de son temps, parmi lesquels Alexandre Pouchkine.
C’est précisément Olenine qui orientera plus tard le peintre vers la voie qui deviendra l’œuvre majeure de toute sa longue existence. Dans les années 1820, un ancien trésor contenant de nombreux bijoux en or fut découvert près de Riazan. L’Académie des beaux-arts lança un concours pour la meilleure représentation dessinée des objets mis au jour, auquel Fiodor Solntsev participa. Par la suite, Olenine montra les aquarelles de l’un des meilleurs élèves de l’Académie à l’empereur Nicolas Ier. Celui-ci fut émerveillé par la précision et la finesse du travail de Solntsev. Sur la recommandation d’Olenine, il donna l’ordre impérial d’envoyer le peintre à Moscou ainsi que dans d’autres villes « afin de dessiner nos anciennes coutumes, les costumes, les armes, les objets liturgiques et les regalia des tsars, le trésor, les harnais de chevaux et autres objets anciens ». Il ne s’agissait d’ailleurs pas seulement de les reproduire. Selon le projet d’Alexeï Nikolaïevitch Olenine, les dessins de Solntsev devaient être publiés sous forme d’albums destinés à l’étude. Le décret impérial le soulignait expressément : « afin que tout ce qui mérite l’attention et constitue un matériau pour l’histoire ou un objet de curiosité archéologique pour les savants et les artistes soit reproduit avec la plus grande précision, décrit et publié ».
Autrement dit, Fiodor Solntsev se voyait confier la tâche d’établir une sorte d’inventaire de toutes les antiquités russes découvertes ou conservées en divers lieux, et de les représenter avec la plus grande exactitude possible. L’ampleur du travail était tout simplement colossale. Mais pour Fiodor Solntsev, travailleur infatigable qui consacra toute sa vie à sa passion, cette mission représentait la plus grande chance de son existence.
« Après avoir rassemblé tout ce précieux bric-à-brac… nous avons restauré les Térems »
Pendant plus de vingt ans, Fiodor Grigorievitch Solntsev parcourut les anciennes villes russes, les monastères et les églises à la recherche des trésors de l’histoire de l’ancienne Russie. Dans le cadre de sa mission, il visita Novgorod, Riazan, Torjok, Iouriev-Polski et Smolensk ; à Moscou, il travailla à l’Armurerie du Kremlin, ainsi qu’aux cathédrales de l’Assomption et de l’Archange, et à Saint-Pétersbourg, à l’Ermitage.
Tous ses dessins, qui, par la qualité de leur exécution et la finesse extrême de leur reproduction des détails, évoquent davantage des photographies que des aquarelles, Fiodor Solntsev les envoyait à son protecteur, Alexeï Nikolaïevitch Olenine. Celui-ci sélectionnait les meilleurs en vue de la future publication et donnait à l’artiste des instructions détaillées. Mais, hélas, A. N. Olenine ne vécut pas assez longtemps pour voir la réalisation de son projet : il mourut en 1843. La publication des premiers albums de l’ouvrage magnifiquement édité Les Antiquités de l’État russe commença en 1849 et se poursuivit jusqu’en 1853.
Au total, six albums furent publiés, réunissant 500 planches de chromolithographies en couleurs. Au total, Fiodor Solntsev réalisa plus de 5000 aquarelles et dessins. Environ 3000 œuvres originales sont parvenues jusqu’à nous. Aujourd’hui, la collection de Fiodor Solntsev est conservée à l’Armurerie du Kremlin de Moscou. L’ouvrage Les Antiquités de l’État russe fut tiré à 600 exemplaires seulement et demeure aujourd’hui le livre russe d’histoire le plus précieux.
Après avoir préparé pour la publication une œuvre aussi considérable consacrée à l’histoire de l’ancienne Russie, Fiodor Solntsev devint naturellement l’un des meilleurs spécialistes du style ancien russe dans l’art. Il n’est donc pas étonnant que ce soit précisément à lui que fut confiée la reconstruction du Palais des Térems, monument architectural du XVIIᵉ siècle situé sur le territoire du Kremlin de Moscou, qui avait été fortement endommagé par un incendie en 1701.
« J’ai commencé la restauration des Térems par les chambranles des portes, qui étaient en stuc et recouverts d’une peinture blanche à la colle. Ce qu’il était impossible de reconstituer avec certitude, je l’ai complété en suivant le caractère général des ornements conservés. J’ai procédé de la même manière pour l’aménagement intérieur des Térems. Dans les greniers et les caves des palais de campagne (ceux d’Izmaïlovo, de Kolomenskoïe, etc.), j’ai retrouvé certains objets anciens, par exemple une chaise, un fauteuil ; il n’a alors pas été difficile d’en fabriquer autant d’exemplaires qu’il en fallait pour les neuf pièces ; on retrouva une corniche de lit, pour laquelle furent réalisées des colonnes assorties au dessin ; on retrouva des taies, des coussins, un tapis brodé par la tsarevna Sophie Alexeïevna, la table du tsar Alexis Mikhaïlovitch ; dans le village de Kolomenskoïe, on retrouva un poêle en faïence ; comme certaines pièces de faïence étaient détériorées, il fallut en fabriquer de nouvelles ; on retrouva encore quelques autres objets anciens. Après avoir rassemblé tout ce précieux bric-à-brac, complété les objets manquants par de nouveaux, réalisés d’après des dessins que j’avais soigneusement composés à partir de divers ornements et objets anciens, nous avons restauré les Térems », écrivait Fiodor Solntsev dans ses mémoires.
Plus tard, pour le Grand Palais du Kremlin, fut réalisé d’après ses esquisses le Service du Kremlin, à partir des objets conservés à l’Armurerie. À lui seul, ce service comptait environ 4 000 assiettes. Aujourd’hui, près de 1 000 pièces du Service du Kremlin sont encore conservées.
Fiodor Grigorievitch Solntsev vécut, pour son époque, une vie incroyablement longue, près de 91 ans. Il travailla pratiquement jusqu’à sa mort. Il s’occupa de la restauration d’églises dans de nombreuses anciennes villes russes ; à Kiev notamment, il participa à la restauration de la cathédrale Sainte-Sophie. Les dix dernières années de sa vie furent consacrées à l’ornementation de livres pour une maison d’édition orthodoxe. Il mourut le 3 mars 1892 et fut inhumé au cimetière orthodoxe Volkovo à Saint-Pétersbourg.