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Vassili Rozanov : le premier philosophe-blogueur russe

Vassili Vassilievitch Rozanov. Photo : Pravmir
Vassili Rozanov est peu connu en dehors de la Russie, mais son influence sur la philosophie et la littérature russes est prodigieuse. Certains de ses contemporains le méprisaient pour l'absence de véritable doctrine dans sa pensée et pour le caractère physiologique de son style, d'autres d'autres le qualifiaient de génie, mais personne ne demeurait indifférent à son égard. Le 2 mai a marqué le 170ᵉ anniversaire de la naissance de ce penseur original qui, aux yeux de beaucoup, semblait avoir pressenti l'avenir.
Rozanov: pro et contra

Vassili Vassilievitch Rozanov naquit en 1856 à Vetlouga, dans la région de Kostroma, au sein de la famille d'un fonctionnaire de l'administration forestière. Son enfance fut difficile : sa famille nombreuse vivait en pauvreté, et il perdit ses parents très tôt. Son éducation fut en réalité assurée par son frère aîné, Nikolaï, et par l'épouse de celui-ci. Vassili étudia au gymnase de Simbirsk, où Nikolaï enseignait, puis poursuivit sa scolarité à Nijni Novgorod. À l'âge de vingt-deux ans, il entra à la faculté de lettres et d’histoire à l'Université de Moscou. Il y suivit les cours de Soloviov, Klioutchevski et Korch, tout en rédigeant ses premiers travaux philosophiques. Il se passionnait pour la littérature, et plus particulièrement pour l'œuvre de Dostoïevski.

Après ses études, Rozanov épousa une personnalité controversée de son époque : Apollinaria Souslova, ancienne bien-aimée de Dostoïevski et bien plus âgée que Vassili. Ce mariage se révéla malheureux : Souslova quitta l’écrivain, mais refusa néanmoins de lui accorder le divorce. La véritable compagne de vie de Rozanov devint Varvara Boutiaguina (née Roudneva). Ils se marièrent secrètement en 1891 ; le prêtre qui célébra leur union accepta ainsi de transgresser les règles de l’Église orthodoxe. Les cinq enfants de Rozanov ne purent pas porter le nom de leur père et furent considérés comme illégitimes, l’Église refusant de reconnaître ce mariage.
V. Rozanov dans sa jeunesse, années 1880. Photo : Monetnik.ru
Du vivant de Rozanov, on le considérait comme un personnage scandaleux. Il se trouvait souvent au centre de querelles, de bagarres et de duels, tout en étant la cible de critiques dans la presse. Les jugements portés sur lui divergeaient radicalement. Dans une lettre adressée à Gorki, Léonid Andreïev qualifia Rozanov de « chien galeux, irrémédiablement perdu dans la bestialité ». Le père Pavel Florenski, ami proche de Rozanov qui lui apporta à maintes reprises son soutien, ainsi qu'à sa famille, déclara : « Rozanov est une méduse qui s’irise de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel tant qu’elle est dans l'eau. Mais qu’on la sorte sur la terre ferme, et il ne reste qu’une masse de mucus. » Le jugement de Nikolaï Berdiaev est lui aussi remarquable. Tout en reconnaissant en Rozanov « un écrivain d’un grand talent et d’une grande signification existentielle», il observait : « La brillante ‘physiologie’ des écrits de Rozanov frappe par son absence d’idées directrices, son manque de principes, son indifférence au bien et au mal, son inconstance, l’absence totale de caractère moral et de tout appui spirituel. »

La polarisation de la pensée publique n’est pas un phénomène propre qu’à la Russie ; hier comme aujourd'hui, elle est commune à tous les pays : gauche et droite, occidentalistes et slavophiles, partisans du retour au terroir et libéraux – la liste pourrait s’allonger à l'infini. Rares sont ceux qui parviennent à se situer des deux côtés de la ligne de fracture, et Rozanov en était un. Il collaborait régulièrement aussi bien aux colonnes du journal conservateur Novoe Vremia (« Le Temps nouveau ») qu’à celles du quotidien libéral Rousskoïe Slovo (« La Parole russe »). Ce travail quotidien d’écriture de courts articles l’habitua d’ailleurs à une forme brève et aphoristique, qu’il transposa plus tard dans son livre Esseulement.

Bien sûr, on lui reprochait son absence de colonne vertébrale idéologique. Évoquant la profonde admiration que le philosophe vouait à Dostoïevski, Nikolaï Berdiaev estimait que Rozanov ressemblait à ses personnages : « Toute la diversité des Karamazov est présente en lui. Il y a la sensualité bestiale de Fiodor Pavlovitch, la passion ardente, le feu de Dimitri ; il y a l’esprit, l’intelligence d’Ivan ; il y a la ferveur de la prière, la religiosité d’Aliocha ; et l'on trouve aussi les bassesses de Smerdiakov. Tout cela s’est fondu en cet homme. Et pourtant, c’était un petit homme roux, chétif, sans éclat, d’apparence insignifiante. Mais tout cela s’était amalgamé en lui. »

Notre contemporain, Alexeï Varlamov, auteur d’une biographie de Rozanov, a remarqué que les études consacrées au philosophe étaient aussi contradictoires que son œuvre elle-même. Ainsi, lorsque vous vous pencherez sur Rozanov, préparez-vous à constater que chaque nouvel auteur le perçoit à sa manière, souvent à l'opposé de son prédécesseur. Quant à Rozanov, il écrivait à son propre sujet : « Mon âme est tressée de tristesse, de boue et de tendresse. »
Rozanov avec sa famille, 1903. Photo : Monetnik.ru
L'héritage littéraire :

de la critique philosophique au genre de l’« esseulement »

L'héritage littéraire de Rozanov associe de manière paradoxale l’érudition académique à une intimité d’une grande franchise. Et, bien sûr, Rozanov fut un styliste exceptionnel de la langue russe ; son talent confinait au génie. La véritable célébrité lui vint avec son étude La Légende du Grand Inquisiteur de F. M. Dostoïevski (1891), qui ouvrit de nouvelles perspectives d’interprétation des Frères Karamazov et constitua l’un des premiers exemples de critique philosophique russe.

Mais avant d’écrire les Feuilles tombées, il parcourut un long chemin en tant que philosophe universitaire. Son premier livre, le traité De la compréhension (1886), ne rencontra aucun succès. Il s’agissait d’une œuvre monumentale dans laquelle il tentait d'édifier une science universelle des limites et de la nature de l’esprit humain. L’ouvrage fut un échec ; pourtant, c’est précisément cet échec qui le conduisit plus tard à renoncer à la lourdeur scolastique pour trouver son propre genre, intime et « domestique ».

Les grands thèmes de Rozanov se révèlent dans sa confrontation avec l’Église et la société. Les questions du sexe, de la famille et de la naissance des enfants deviennent centrales dans sa pensée. Dans les deux volumes de La Question familiale en Russie (1903), il s’en prend à l’ascétisme chrétien et à son indifférence envers le « monde chaleureux » de la famille. Il défend le droit au divorce et condamne le stigmate attaché à l’« illégitimité » des enfants nés hors mariage. À la même époque paraissent les recueils Religion et culture (1899) et Nature et histoire (1900), dans lesquels il tente de réconcilier l'amour païen de la vie avec la quête religieuse. Ces livres lui valent, aux yeux des uns, la réputation de « Nietzsche russe », et, aux yeux des autres, celle d’un hérétique. C’est précisément de cette tentative douloureuse de défendre la « sainteté de la chair » contre les « dogmes sans âme » qu’est né le style déchirant que le lecteur retrouvera dans ses principaux journaux. Lassé de la pesanteur scolastique et de l’incompréhension qu’elle suscitait, Rozanov inventa ainsi un genre que les chercheurs qualifieraient plus tard d’« esseulé », d’après le titre de son ouvrage majeur.

L’Esseulement (1911-1912) constitue sans doute la meilleure porte d’entrée dans l’univers stylistique de Rozanov. Ce n’est ni un traité ni un journal intime, mais un recueil de fragments : « exclamations, soupirs, demi-pensées, demi-sentiments ». Comme il l’expliquait lui-même : « Le vent souffle à minuit et emporte les feuilles... Ainsi la vie arrache à l'âme des exclamations, des soupirs... qui sont ‘descendus’ directement de l'âme, sans remaniement, sans but, sans intention préméditée. » Il dialogue avec lui-même, expose ses étrangetés et ses faiblesses, créant un profond sentiment de confidence.

Rozanov a, en un sens, anticipé l’époque des blogs : de courtes notations émotionnelles « sur soi-même », une adresse au lecteur comme à un ami, le mélange de l’intime et du public. Il renonça au rôle du « grand écrivain » pour montrer un être vivant, souvent déplaisant, avec ses pensées « mal peignées ». Dans L’Esseulement, il n'y a pas d’intrigue : seulement un flux de fragments où la pensée qui vient tout juste de naître vaut davantage que celle qui a été soigneusement polie.

Si L'Esseulement représente une expérimentation audacieuse, les Feuilles tombées poussent la méthode jusqu’à son degré absolu. Les fragments s’allongent ; apparaissent des scènes dialoguées, des descriptions de la vie quotidienne, des disputes avec soi-même. L’ironie et la provocation s’effacent pour laisser place à une angoisse domestique : Rozanov y évoque son épouse paralysée, la misère et la peur de la mort de façon encore plus sincère, sans se soucier du regard du lecteur.

La réaction fut saisissante. Zinaïda Hippius écrivit qu’il fallait interdire le livre, et L’Esseulement fut effectivement saisi. Marina Tsvetaïeva, encore inconnue à l’époque, adressa à Rozanov ces mots : « Je n’ai rien lu d’autre de vous, mais vous êtes un génie. » Le livre plut également à Gorki. Il réussit ainsi à réunir des lecteurs qui n’avaient rien en commun.

« L’Apocalypse de notre temps »

Si L'Esseulement et les Feuilles tombées constituent un journal tourné vers l’intérieur, L'Apocalypse de notre temps est un appel lancé à un monde en train de sombrer. Le livre fut rédigé entre 1917 et 1918, alors que Rozanov avait fui avec sa famille le Petrograd affamé pour se réfugier à Serguiev Possad. Les conditions de vie y étaient extrêmement difficiles : il n’y avait pas de chauffage et la nourriture se faisait rare. Selon les souvenirs de sa fille, « on faisait cuire une soupe aux choux sans rien dedans », et le pain manquait presque totalement. Varvara Dmitrievna était déjà à demi paralysée depuis plusieurs années, et son état ne cessait d’empirer. Quant à Rozanov, il avait beaucoup maigri et s’était affaibli.

Par une froide journée de novembre, alors qu’il revenait des bains publics, Rozanov tomba dans la neige et y resta pendant un long moment. À partir de ce jour, il ne se releva plus. Il dicta des lettres désespérées pour demander de l’aide, y compris à Gorki : « L’appartement n’est pas chauffé, nous n’avons plus de bois ; mes filles regardent le dernier morceau de sucre près du samovar froid... Je péris, je péris, je péris... » L’aide arriva, mais trop tard : deux jours plus tard, Rozanov mourut. Ce ne fut ni la première ni la dernière tragédie qui frappa sa famille. Son fils unique, Vassili, succomba à la grippe espagnole en 1918 ; sa fille Vera se suicida en 1919, poussée par la faim. Sa fille Varvara survécut au chaos de la guerre civile, mais sa vie connut elle aussi une fin tragique : elle mourut de dystrophie dans un camp de travail correctionnel en 1943. Quant à Varvara Dmitrievna, Elle survécut à son mari de quatre ans...
La maison où V. V. Rozanov passa les dernières années de sa vie, à Serguiev Possad. Photo : Sansani4d16 / wikipedia.org
L'Apocalypse de notre temps est écrit de manière fragmentaire et convulsive : il ne s’agit plus ici de spéculation ni de réflexion philosophique, mais du témoignage ultime d’un homme qui voit s’effondrer sous ses yeux sa famille, son État et une civilisation millénaire. Rozanov se montre impitoyable envers l’intelligentsia et la littérature russes qui, selon lui, avaient sapé pendant des décennies les fondements de la société : « Par son contenu, la littérature russe est une telle abjection, un tel mélange d’impudeur et d’arrogance, qu'aucune autre littérature ne l'est. » Il accuse également le christianisme : celui-ci a fait de la famille, de la naissance, de la sexualité et de la vie quotidienne des pêchés, « affaiblissant ainsi l’univers même ». Vivant la chute de la Russie comme la disparition d’une « maison chaleureuse et accueillante », il en voit la cause dans le fait que les hommes ont désappris à apprécier le fondement charnel de l’existence.

L’un des passages culminants du livre affirme : « La Russie s’est décolorée en deux jours... Il ne reste plus de Royaume, plus d’Église, plus d’armée, plus de classe ouvrière. Que reste-t-il donc ? Étrangement, littéralement rien. » À propos du socialisme, il écrivait : « Le socialisme à venir ne m’effraie pas outre mesure. Simplement, il ne pourra subsister ici à l'état pur ! (...) Lorsque viendra le temps de sa mise en œuvre par des mesures disciplinaires – jusqu'à la terreur, s’il le faut – le Russe développera très vite une forme d’immunité qui s’exprimera par la désinvolture, la mollesse et une certaine inconsistance gélatineuse. »

À ses contemporains, Rozanov apparaissait souvent comme un homme « qui n’était pas de ce monde » : ses idées passaient pour étranges, sa manière d’écrire pour démente, et le philosophe lui-même semblait être « au-delà des limites » de ce qui était habituellement admis. Entre-temps, il inventa un genre qui, un siècle plus tard, allait devenir la norme : de brèves notations intimes, un dialogue d’égal à égal avec le lecteur, le refus d’endosser le rôle du maître à penser. Il avait pressenti que l’avenir appartiendrait à la pensée vivante, « mal peignée », plutôt qu’aux traités soigneusement lissés. Il écrivait lui-même dans L'Esseulement : « Une pensée n’est intéressante qu’au moment où elle naît. Dès qu'elle est née, elle vieillit aussitôt et doit mourir. » Aujourd'hui, à l’ère des blogs et des réseaux sociaux, cette formule résonne comme une véritable prophétie.