Redécouvrir Mendeleïev. Comment le grand scientifique lutta pour la souveraineté économique de la Russie
2026-09-25 12:14
Le scientifique russe de renommée mondiale Dmitri Mendeleïev est connu comme chimiste et créateur du tableau périodique. Mais le Mendeleïev économiste, qui non seulement comprenait en profondeur les réalités de l’agencement de la Russie, mais écrivait également aux deux empereurs russes pour les convaincre de défendre la souveraineté économique du pays, nous est pratiquement inconnu.
Lors de la 39e Foire internationale du livre de Moscou s’est tenue la présentation du livre Mendeleïev. Lettres aux empereurs sur les guerres commerciales, les capitaux étrangers et l’alliance avec la Chine. Mendeleïev était un homme doté d’une culture encyclopédique, qui s’intéressait à des domaines de connaissance très variés et y a laissé son empreinte : de la fabrication de la poudre à canon à la construction navale et à l’exploration de l’Arctique, de l’aérostation à la métrologie ; il a même étudié les phénomènes médiumniques. Peu de gens savent que Dmitri Ivanovitch étudiait également en profondeur les processus économiques au sein de l’Empire russe et qu’il était par ailleurs un homme très fortuné : il possédait des immeubles de rapport, d’immenses terrains, y compris à Sotchi, ainsi que des fromageries.
On pourrait penser qu’il avait atteint tout ce dont une personne ordinaire peut rêver. Mais cela ne lui suffisait pas. Il cherchait à mettre tout ce qu’il possédait au service de son pays. Mendeleïev n’occupait aucune fonction officielle au sein du gouvernement et décida donc de s’adresser directement aux empereurs : d’abord à Alexandre III, puis, après la mort de celui-ci, à Nicolas II. Ces cinq lettres, qui exposent un véritable programme économique pour le développement de la Russie, sont publiées pour la première fois dans cet ouvrage. Et ce qui le plus étonnant, toutes les réflexions et les idées de Mendeleïev font de manière frappante écho à notre époque. On qualifie parfois Mendeleïev de futurologue. Peut-être écrivait-il effectivement ses lettres pour l’avenir. Et enfin, le moment est venu de les étudier attentivement.
Les principaux thèmes des cinq lettres sont les suivants : le trilemme auquel la Russie sera confrontée dans son avenir, la création d’un « état-major » de l’industrie, le maintien d’une politique de protectionnisme raisonnable, l’attraction de capitaux en vue d’un bond industriel de la Russie, la réforme du système éducatif, le passage de la « latinomanie » à un enseignement véritablement pratique, l’essor à venir de l’Asie et la nécessité d’une alliance entre la Russie et la Chine.
Trois voies pour la Russie
L’auteur du livre, l’écrivain et chercheur Vladimir Tarankov, a reconnu qu’il souhaitait faire redécouvrir Dmitri Mendeleïev comme un éminent scientifique encyclopédiste, injustement oublié précisément en ce qui concerne ses travaux économiques.
…l’année 1893. Le gouvernement russe souhaite renoncer à passer des commandes publiques à l’étranger. D. I. Mendeleïev est donc convoqué d’urgence à une réunion secrète du gouvernement afin de répondre à la question suivante : quelles commandes publiques passées à l’étranger peut-on abandonner sans porter préjudice à l’économie ? Le scientifique prépare son rapport littéralement en une seule nuit : il savait de mémoire quelles productions pouvaient être abandonnées en premier et lesquelles pouvaient commencer à être fabriquées en Russie.
Pourquoi s’adressa-t-on précisément à lui ? Dès 1884, Mendeleïev publia dans la revue Vestnik promychlennosti (« La Revue de l'industrie » N.d.T.) un article consacré au développement industriel de la Russie. C’est justement dans cet article qu’il décrit trois voies possibles pour la Russie : le risque de la « latinomanie » – la copie aveugle de l’expérience occidentale – qui aurait pour conséquence de transformer le pays en simple fournisseur de matières premières et de lui faire perdre son véritable indépendance. Mendeleïev avertit que la « latinomanie » risquait de conduire au bout du compte à des troubles et des révolutions, avec toutes leurs conséquences.
Deuxième voie : la « stagnation chinoise ». Au XIXe siècle, la Chine est un État fermé, réfractaire à la modernisation, et suivre cette même voie conduirait à la stagnation de l’économie, la Russie restant alors un pays essentiellement agricole.
Enfin, la troisième voie est le développement de sa propre industrie. Il n’existait pas de quatrième voie, affirmait le scientifique.
Mendeleïev écrivait que sans ses propres usines et manufactures, la Russie resterait un pays arriéré et dépendant et finirait par disparaître, comme avait disparu la Rome antique. Mais le scientifique ne se contentait pas de consigner ses réflexions dans ses tiroirs. Il publiait dans la presse et accordait des interviews. Il s’adressa même à Alexandre III, souhaitant rallier l’empereur à ses idées, puis à son héritier Nicolas II.
Dans ses lettres, Mendeleïev démontre la nécessité de créer un état-major chargé de la gestion de l’industrie. Avant lui, personne n’avait proposé quoi que ce soit de semblable, et l’ensemble de l’industrie relevait du ministère des Finances. Or l’objectif de ce ministère était avant tout de percevoir des recettes fiscales provenant du fonctionnement de l’industrie. Autrement dit, il s’agissait de collecter des impôts plutôt que de développer l’industrie en tant que telle.
En 2025, le ministère de l’Industrie et du Commerce de la Fédération de Russie a célébré son 120e anniversaire. C’est Mendeleïev qui, le premier, avait proposé la création d’un tel ministère.
Le pétrole et l’anticipation de la guerre économique
On peut également considérer Mendeleïev comme l’un des fondateurs de l’industrie pétrolière en Russie, a rappelé Vladimir Tarankov. À l’origine, l’idée de développer l’extraction pétrolière avait été mise en œuvre par le millionnaire Vassili Kokorev, mais, dans un premier temps, après avoir fait venir un spécialiste d’Allemagne, il ne fit que perdre des centaines de milliers de roubles. À cette époque, Mendeleïev était déjà largement connu en tant que chimiste, et Kokorev décida de faire appel à lui. « Et Mendeleïev met alors au point une technologie complètement différente : au lieu de brûler les résidus pétroliers, il propose de les soumettre à un traitement plus approfondi. Mendeleïev propose de construire les usines là où il existe un besoin en produits pétroliers, là où il y a une demande. Mais c’est la conception de Nobel qui l’a emporté : celui-ci construisait les usines là où se trouvait la production pétrolière. Les événements ont montré que l’approche de Mendeleïev était la bonne : en 1905, les usines de Nobel furent incendiées par les révolutionnaires et, pendant la Grande Guerre patriotique, Hitler tenta de percer jusqu’aux gisements pétroliers de Bakou. Mendeleïev et Nobel étaient en désaccord en raison de leurs conceptions divergentes du développement de l’industrie pétrolière. Mais Mendeleïev, qui maîtrisait parfaitement la comptabilité, démontra précisément sur cette base qu’il avait raison », raconte Vladimir Tarankov.
Un autre fait méconnu : pendant la Grande Guerre patriotique, lorsque les usines furent évacuées de la Russie centrale, elles furent précisément transférées vers les régions que Mendeleïev avait autrefois identifiées comme propices à la construction d’usines. C’est ainsi que le grand scientifique contribua également à la Victoire.
Dans sa toute première lettre à l’empereur Alexandre III, Mendeleïev indique la nécessité de créer un centre unique de gestion de l’industrie et le compare à la défense militaire. Mendeleïev écrit : « À l’époque moderne, la guerre économique entre les pays est menée de façon continue et exige une organisation des forces et des moyens comparable à celle de la défense militaire. »
Comme le souligne Tarankov, il est important de préciser ici que Mendeleïev ne connaissait pas Alexandre III, il ne l’avait jamais rencontré personnellement. Mais il le comprenait bien en tant qu’homme ayant reçu une formation militaire. C’est pourquoi la lettre est rédigée dans un style militaire, avec des termes militaires et de manière concise et claire, sans fioritures littéraires. « Malheureusement, il ne reçut aucune réponse à cette lettre, ce qui a permis aux scientifiques soviétiques d’affirmer que Mendeleïev n’avait pas été entendu et qu’il travaillait “pour rien”, sans que ses travaux soient pris en compte. Rien de tel ! Le livre révèle pour la première fois que le fils d’Alexandre III, Nicolas II, s’appuya sur la lettre de Mendeleïev pour promulguer, en octobre 1905, un décret impérial portant création du ministère du Commerce et de l’Industrie de l’Empire russe. Nous avons analysé le texte de la lettre et celui du décret et avons établi qu’ils coïncidaient à 90 % », a expliqué l’auteur-compilateur du livre.
Tarifs et capitaux
Alexandre III se souciait du développement de l'industrie en Russie; c’est précisément lui qui introduisit des mesures protectionnistes. Nicolas II poursuivit la politique de protection du marché intérieur au moyen de la politique tarifaire. Déjà à cette époque, ces mesures du gouvernement russe provoquaient des tensions avec les pays occidentaux économiquement plus développés, qui tentèrent de faire pression sur la Russie pour qu’elle y renonce. Mendeleïev fut l’un de ceux qui défendirent la souveraineté économique de la Russie.
« Quelle était la principale marchandise exportée par la Russie au XIXe siècle ? Le blé. Comment porter un préjudice maximal à la Russie ? En introduisant des tarifs douaniers prohibitifs afin que nous ne puissions plus exporter notre blé vers les pays d’Europe occidentale. Et, parallèlement, en augmenter le prix des machines et des équipements occidentaux exportés vers la Russie. Nicolas II cède : il supprime les tarifs avantageux pour les producteurs russes, et les produits occidentaux affluent alors sur notre marché », raconte Vladimir Tarankov. Les parallèles avec notre époque sont inévitables : aujourd’hui, la même chose se produit avec le pétrole, lorsque l’Occident tente de bloquer les exportations russes de produits pétroliers. Et Mendeleïev écrit de nouveau une lettre, cette fois à Nicolas II : « Il ne faut pas accorder aux activités internationales de la Russie plus d’importance qu’aux transformations économiques. »
Dans sa lettre, Mendeleïev explique qu’il faut renoncer au rôle de simple fournisseur de ressources et passer à une véritable transformation de l’économie. « Il ne faut pas former des fonctionnaires pour les ministères, il faut former des ingénieurs et des technologues » : ces paroles du grand scientifique résonnent de manière extrêmement actuelle.
La lettre suivante est consacrée à la question des capitaux étrangers. « Historiquement, la Russie a toujours souffert d’un manque de capitaux nécessaires à son développement. Mais certains responsables du pouvoir affirmaient que la Russie comptait désormais trop de capitaux étrangers et qu’il fallait les interdire. Mendeleïev, lui, disait : non, pour assurer notre bond industriel, nous ne devons pas interdire les capitaux étrangers, mais les attirer. Il écrit qu’il vaut mieux que le pays en cède 10 à 15 % plutôt que de laisser partir 100 % à l’étranger : il faut cesser d’enrichir l’Europe. Il veut dire par là qu’il vaut mieux verser des dividendes aux actionnaires étrangers. Car si, au lieu de créer des entreprises avec des capitaux étrangers, la Russie se contente d’acheter les équipements à l’étranger, elle perdra 100 % », explique Tarankov en clarifiant l’idée de Mendeleïev.
Nicolas II souligna ces passages de la lettre au crayon rouge et les transmit aux membres du Conseil d’État. C’est un cas extrêmement rare, souligne l’auteur du livre. En définitive, une décision fut adoptée en vertu de laquelle les capitaux étrangers furent non seulement autorisés, mais bénéficièrent au contraire de conditions de crédit plus avantageuses.
« À la veille de la Première Guerre mondiale, la Russie réalise un bond industriel : les taux de croissance annuels moyens sont très élevés et nous avons atteint l’autosuffisance dans de nombreux domaines. C’est également en Russie que la croissance démographique est la plus forte d’Europe : au cours des années de la réforme, la population augmente de 50 millions de personnes. En 1913, la Russie occupe la deuxième place mondiale pour la production de pétrole, derrière les États-Unis, et devient le premier exportateur de kérosène, alors qu’auparavant elle importait du kérosène américain. Elle occupe la quatrième place pour la production de l’industrie lourde. Auparavant, le charbon et l’acier étaient anglais, tout comme les locomotives. Elle occupe la cinquième place pour le volume de la production industrielle globale », rapporte Vladimir Tarankov en citant ces chiffres.
« La Russie se trouvera très étroitement liée au destin des pays d’Asie et du Grand Océan »
Dmitri Mendeleïev se consacra pendant de nombreuses années à la question de l’Asie. Il écrivait que « les pays asiatiques et le Grand Océan sont appelés à devenir le théâtre d’événements internationaux majeurs. La Russie se trouvera très étroitement liée au destin des pays d’Asie et du Grand Océan » (c’est ainsi que l’on désignait autrefois l’océan Pacifique). L’idée principale de cette lettre est la suivante : l’Orient s’éveille et un changement dans l’équilibre des forces est à venir dans le monde. En développant ses usines et ses manufactures, la Chine deviendra une puissance majeure.
Voici un épisode intéressant de l’histoire, dont on sait également peu de choses aujourd’hui : les pays occidentaux (des principales puissances européennes et des États-Unis) souhaitaient diviser la Chine en plusieurs parties. « Et nous aurions eu aujourd’hui une tout autre configuration du monde. Mais Nicolas II, sous l’influence des idées de Mendeleïev et de Witte, refuse de soutenir le partage de la Chine, et celui-ci n’a donc pas lieu », affirme Vladimir Tarankov.
Comme nous le savons bien, les prévisions de Mendeleïev concernant la Chine se sont pleinement réalisées. Les Chinois connaissent-ils les prédictions du scientifique russe à ce sujet ? Quoi qu’il en soit, dans la ville chinoise de Shenzhen, l’équivalent chinois de la Silicon Valley américaine, l’une des rues porte le nom de Dmitri Mendeleïev, raconte l’auteur du livre.
En conclusion, Vladimir Tarankov ajoute que l’ouvrage contient de nombreux documents d’archives inédits. Outre les cinq lettres de Mendeleïev aux empereurs Alexandre III et Nicolas II, publiées pour la première fois, le livre présente également un rapport secret de S. I. Witte, un rapport de Piotr Stolypine, une interview de D. I. Mendeleïev, ainsi qu’un texte qu’il rédigea en lien avec la mort d’Alexandre III.