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Une compatriote depuis le Portugal : « En onze ans, nous avons formé une jeune génération qui poursuit notre cause »

Le Régiment immortel à Lisbonne en mai 2026. Photo fournie par Janna Kountcheva
Janna Kountcheva, directrice adjointe du centre éducatif « Matriochka » à Lisbonne, est également coordinatrice de l’action « Régiment immortel » au Portugal, qui rassemble plusieurs centaines de participants. Elle organise également, dans l’école russe pour enfants, des « Leçons Gagarine » et des « Leçons de courage », ainsi que des représentations théâtrales et des visites virtuelles à travers la Russie.

– Les célébrations du 81e anniversaire de la Victoire dans la Grande Guerre patriotique viennent de s’achever. Dans de nombreux pays, des marches du Régiment immortel ont eu lieu. Vous êtes coordinatrice du Régiment immortel à Lisbonne. Comment cela s’est-il passé ? Cette initiative est-elle populaire ? Comment les habitants de Lisbonne s’y préparent-ils ?

– Le Régiment immortel a défilé à Lisbonne pour la onzième fois. Environ 350 personnes ont participé à l’événement, qui s’est déroulé dans une atmosphère très chaleureuse, festive et solennelle, malgré les provocations de la part des nationalistes ukrainiens, que la police et la garde nationale de Lisbonne ont réussi à contenir. Des Portugais ont également participé à la marche ; ils portaient les drapeaux de la Victoire, de grands rubans de Saint-Georges et, avec une fierté et un un profond sens des responsabilités, les portraits de vétérans que des habitants d’autres régions du Portugal leur avaient demandé de transporter. Ni le vent violent ni les provocations n’ont gâché l’ambiance.
Concert caritatif « Aux héros de Rjev ». Photo fournie par Janna Kountcheva
Après la marche, s’est tenue une manifestation consacrée au 81ᵉ anniversaire de la Victoire, dans le cadre de laquelle il y a eu un concert. J’organisa chaque année ce genre de concerts avec l’association portugaise « Iúri Gagárin ». Des Portugais étaient présents non seulement dans la salle, mais aussi sur scène. Ils ont interprété des chansons des années de guerre et récité des poèmes sur la Grande Guerre patriotique traduits en portugais. Une exposition photographique bilingue intitulée « Une seule Victoire » a également été présentée. Les plus petits ont participé à un concours de dessin en réalisant des cartes destinées aux vétérans. Les célébrations se sont terminées autour d’une traditionnelle bouillie de soldat préparée par le chef Alexeï Kisselev.

En onze ans, nous avons formé une jeune génération qui poursuit aujourd’hui notre travail. Nous avons trouvé des amis et des partenaires au sein des organisations portugaises et réalisé de nombreux projets intéressants.

C’est à Lisbonne, pendant la pandémie, qu’est née l’initiative « Le Régiment immortel dans ma fenêtre », ainsi que les marathons internationaux en ligne « La Muse en capote de soldat » et « Ah, la route du front ». L’année dernière, nous avons lancé « ‘Katioucha’ sans frontières », que je continue à coordonner aujourd’hui. Je suis contente que ces projets soient populaires dans de différents pays.

Pour moi, le Régiment immortel n’est pas seulement un évènement annuel ; c’est un travail quotidien auprès des groupes de jeunes, des élèves du centre éducatif et des écoles portugaises, ainsi qu’une collaboration avec des historiens, écrivains, artistes et journalistes de Russie et du monde entier.

Depuis onze ans, malgré les oppositions constantes de groupes radicaux ukrainiens, notre Régiment immortel continue à défiler dans les rues de Lisbonne et en ligne avec les portraits de nos proches qui ont combattu le national-socialisme et le fascisme au siècle dernier et qui les ont vaincus.

Vous êtes également directrice adjointe du centre éducatif « Matriochka ». Comment est née l’idée de créer ce centre ? Les enfants qui le fréquentent, sont ils nombreux ? Quelles sont les priorités de votre programme ?

– Le centre éducatif a été créé en 2013. Ce sont nos propres enfants et certaines lacunes du système éducatif portugais qui nous ont inspirés, ma collègue et moi. Je souhaitais que mon fils ne perde pas ses racines, qu’il puisse communiquer avec ses grands-parents et qu’il diversifie sa formation. Nous disposions déjà d’une association culturelle et la municipalité nous a aidées à trouver des locaux pour l’école.
Photo fournie par Janna Kountcheva.
Dans notre école du samedi, étudient des enfants dont les parents sont issus de l’ex-espace soviétique, ainsi que du Portugal. Nous accueillons aujourd’hui plus de quatre-vingts élèves et bénéficions d’une excellente équipe pédagogique.

Le matin est consacré à l’enseignement : langue russe, littérature, logique, géographie culturelle et histoire. L’après-midi est dédié au développement personnel : atelier artistique, club d’échecs, danse, musicothérapie, studio de théâtre, travaux manuels et cours de cuisine.

Au sein de l’école, nous proposons également des cours de portugais et les parents peuvent bénéficier d’un accompagnement psychologique.

– Selon vous, est-il important pour les parents que leurs enfants conservent la langue russe et leur lien avec la Russie ? Quelle est leur motivation ?

– Les motivations sont diverses. Bien sûr, il s’agit avant tout de permettre aux enfants de communiquer dans leur langue maternelle à la maison, à l’école et avec leurs proches. La langue et la littérature russes constituent une véritable richesse. Ce ne sont pas seulement nos compatriotes qui le comprennent, mais aussi de nombreux Portugais qui inscrivent leurs enfants dans notre centre.

Je suis fière d’avoir transmis l’amour de la langue russe et de la Russie à l’une de mes anciennes élèves. Après plusieurs années d’études dans une université portugaise, elle a décidé qu’elle souhaitait poursuivre sa formation uniquement en Russie. Aujourd’hui, elle suit des études supérieures à Iekaterinbourg.

– En avril, une Leçon Gagarine a eu lieu au centre éducatif « Matriochka ». Avez-vous tenue cette action pour la première fois ? Les enfants s’y sont-ils intéressés ?

– Nous organisons chaque année des événements à l’occasion de la Journée de la cosmonautique. Notre collaboration avec le Musée K. E. Tsiolkovski de l’aviation et de la cosmonautique de Kirov a débuté il y a cinq ans. Cette coopération comprend les Leçons Gagarine, les Lectures internationales de la jeunesse Tsiolkovski, des rencontres en ligne avec des cosmonautes ainsi que des visites virtuelles du musée, que j’ai rendues accessibles à plusieurs pays.
Concours de dessin. Photo fournie par Janna Kountcheva
Depuis cinq ans, nous organisons un concours international annuel de dessins à l’occasion de la Journée de la cosmonautique, intitulé « La magie du cosmos ». Nous sommes particulièrement fiers que, depuis deux ans, la directrice du musée Tsiolkovski, Tatiana Ivanovna Zoubareva, fasse partie du jury de notre concours.
Leçon Gagarine. Photo fournie par Janna Kountcheva
Le thème de l’espace passionne les enfants et nous nous efforçons chaque année de les surprendre et de les émerveiller.

– Quelles autres activités périscolaires sont organisées au centre éducatif « Matriochka » ?

– Nous organisons de nombreux événements, généralement un ou deux par mois. Je pourrais en parler très longtemps, mais je vais en citer quelques-uns.

Notre projet préféré, « Histoire vivante », fait découvrir aux élèves des écoles russophones et portugaises la vie et les exploits des vétérans de la Grande Guerre patriotique. Il ne s’agit pas seulement d’un cours d’histoire : ce sont des rencontres en ligne avec des vétérans auxquels les jeunes peuvent poser des questions et exprimer leur gratitude.

Chaque année, nous préparons de nouvelles expositions photographiques qui sont présentées non seulement lors de nos propres manifestations, mais également dans le cadre d’événements portugais.

Nous organisons aussi des Leçons de courage, au cours desquelles les enfants découvrent des héros de leur âge ainsi que le rôle joué par les animaux dans la victoire sur l’Allemagne nazie.

Nos spectacles de Nouvel An sont connus dans tout le Portugal ; des enfants et leurs parents viennent de différentes régions pour y assister.

Nous avons également célébré Maslenitsa en ligne avec l’Association muséale de Toula. L’Irlande et la France se sont jointes à ce projet.
Maslenitsa avec Toula. Photo fournie par Janna Kountcheva
Ce fut un voyage fascinant à travers le temps et l’espace dans le quartier des musées de Toula. L’excursion interactive intitulée « Un colporteur parcourait la ville » avait été spécialement préparée pour nous. Tous les participants furent ensuite invités à un concert en ligne d’Andreï Matveïev, joueur de balalaïka originaire de Moscou. Enfin, lors d’un atelier culinaire organisé avec le musée du samovar, nous avons préparé des sucettes et du « mors » (une boisson aux fruits rouges).

Nous organisons chaque année des événements de Noël et de Pâques auxquels participent les enfants et les enseignants.

Nous invitons régulièrement des artistes pour des ateliers, concerts et spectacles, non seulement du Portugal mais aussi d’autres pays. Malheureusement, il est devenu difficile d’inviter les artistes russes. J’ai néanmoins le projet d’organiser un spectacle en solo avec l’Artiste émérite de Russie Galina Pavlovna Konchina, ainsi qu’avec le duo de balalaïkistes « Lady », et j’espère sincèrement que cela pourra se réaliser.

En octobre dernier, nous avons accueilli le spectacle « Mère Marie », consacré à la vie de la religieuse russe ayant participé à la Résistance française et morte au camp de concentration de Ravensbrück. La mise en scène était assurée par notre compatriote vivant en France, Alfia Fabr, metteuse en scène et comédienne récompensée pour le meilleur rôle féminin lors du VIIᵉ Festival international « Ostrovski-Fest ».
Spectacle « Citoyen de la Lune ». Photo fournie par Janna Kountcheva.
Nous avons également reçu l’écrivain, metteur en scène et acteur biélorusse Alexeï Koulakov, venu présenter son spectacle poétique « Citoyen de la Lune ». Il a animé deux ateliers pour les élèves du centre.

Il leur a présenté des contes à travers le théâtre traditionnel japonais Kamishibaï et a offert au centre plusieurs de ses livres qui seront utilisés pendant les cours de lecture.

Son spectacle, à la fois émouvant et profond, où le voyage dans l’espace devient réalité tandis que la vie sur Terre semble une illusion, a profondément touché les parents et les enseignants.

Le projet « Petit Écureuil », développé par mon collègue biélorusse Alexandre Loukachok, occupe également une place importante dans ma vie et dans mon cœur. Il s’agit d’un travail de mémoire consacré aux enfants, aux femmes et aux personnes âgées morts dans les territoires occupés par les nazis. Le projet présente un récit sur l’enfance pendant la guerre d’un garçon biélorusse. Écrit en 1992 par Andreï Guérachtchenko, ce texte n’est devenu connu que récemment grâce à Alexandre et à son épouse. Il a été traduit dans plusieurs langues. La version portugaise a été réalisée par mon élève Kristina Kordioukova et le journaliste portugais Domingos Mealha.

J’ai présenté ce récit dans plusieurs écoles et en ligne à des jeunes d’autres pays. Deux nouvelles présentations sont prévues, de même que la finalisation du concours de dessin afin de récompenser les lauréats.

– Quelle est aujourd’hui l’importance de la diaspora russophone au Portugal ? Ses membres s’intègrent-ils facilement dans la société portugaise ? Organisez-vous d’autres événements communs en dehors du Régiment immortel ?

– La diaspora russe s’est élargie ces dernières années. Elle est composée principalement de jeunes qui ont des centres d’intérêt, une vision de la Russie, de sa culture et de son histoire différents. Il est donc plus difficile de travailler avec eux. Je les invite néanmoins à toutes les manifestations que j’organise. Ceux qui y participent expriment généralement leur enthousiasme, ce qui est très encourageant.

Le Portugal accueille également une importante diaspora ukrainienne, qui cherche souvent à déceler la piste russe dans tout et tente d’empêcher certaines initiatives au plus haut niveau.

Heureusement, je suis entourée depuis plusieurs générations de personnes de différentes nationalités parlant russe. Elles ressentent le besoin qu’ici, au bout de l’Europe quelqu’un organise des événements qui les soutiennent, les aident à rester elles-mêmes et à demeurer fidèles à leur histoire, à leur mémoire et à leur culture. C’est cela qui me donne la force de continuer, même lorsque la situation semble sans issue, ce qui arrive de plus en plus souvent.
Action « Jardin de la mémoire ». Photo fournie par Janna Kountcheva.
Par exemple, lors du Régiment immortel ou de toute autre manifestation, les participants originaires des anciennes républiques soviétiques sont plus nombreux que les Russes eux-mêmes.

Depuis plusieurs années, des Moldaves et des Portugais se produisent lors du concert de la Victoire. Pour ma part, je suis originaire de Moldavie et j’ai des racines russes ; ma mère est née à Voronej.

Il est particulièrement douloureux d’entendre des refus lorsque j’invite des musiciens russes. Autrefois, les artistes faisaient la queue pour participer aux concerts de la Victoire organisés sur la grande place du centre de Lisbonne. Je ne comprends pas ce qu’est devenue leur mémoire historique. Il existe une histoire commune que personne ni rien ne pourra changer. Je ne pose pas de questions à ceux qui refusent ; je cherche simplement des personnes pour lesquelles cette journée reste sacrée, comme elle l’est pour les membres de ma famille, quelle que soit leur nationalité.

Depuis toutes ces années, mon mari Valentin est à mes côtés : il m'aide dans tous mes projets et y participe activement. C’est un grand bonheur d’être avec une personne qui partage vos convictions, qui vous comprend à demi-mot et constitue votre soutien le plus solide. La location des salles, les récompenses des concours, les décorations, les expositions photographiques, les réceptions et bien d’autres dépenses représentent des sommes considérables en Europe. Tout cela est financé par notre budget familial, et nombre de frais sont partagés avec nos amis de l’association portugaise « Iúri Gagárin ».

– Comment les Portugais perçoivent-ils aujourd’hui la Russie, en général ? S’intéressent-ils à la culture russe ? Existe-t-il encore des manifestations culturelles liées à la Russie ? Avez-vous observé des tentatives d’annulation de la culture russe ou des manifestations de russophobie ?

– C’est probablement la question la plus difficile. Tout dépend de ce que les Portugais savent de la Russie. Les médias portugais présentent les évènements concernant la Russie essentiellement à travers le prisme de l’agenda européen.

Les informations sont généralement traitées du point de vue de l’Union européenne et de l’OTAN. Les sujets abordent les opérations militaires, les relations internationales et les menaces supposées pesant sur les infrastructures sous-marines et sur les Européens du côté russe.

Ce type de traitement médiatique façonne une certaine image auprès des Portugais de ce qui se passe en Russie.

Naturellement, organiser des évènements culturels liés à la Russie dans un pays où les journalistes attisent constamment un climat russophobe est devenu presque impossible.

Autrefois, nous organisions des soirées artistiques avec des artistes et compositeurs russes, des expositions, des rencontres avec des cosmonautes et des vétérans, des concerts, des spectacles ; nos enfants participaient à des programmes d’échanges avec des jeunes de Russie. Nous avons même été les premiers à présenter le dessin animé Macha et l’Ours en Europe. Aujourd’hui, tout cela appartient malheureusement au passé.

La russophobie au Portugal est également alimentée par l’influence de la nombreuse diaspora ukrainienne, très active dans le pays et prompte à dénoncer toute présence ou influence russe. Les autorités n’ont pas le droit d’interdire officiellement des évènements culturels, mais nous avons déjà reçu à plusieurs reprises des appels de l’ambassade ukrainienne demandant l’annulation de locations de salle. De plus, organiser ce type de manifestations n’est plus sans risque. La sécurité est devenue une responsabilité majeure. Les provocations qui ont accompagné cette année la marche du Régiment immortel m’ont une fois encore convaincue que la sécurité des gens doit rester la priorité absolue. En fait, c’est dès 2017 qu’ont commencé, à Lisbonne, les tentatives de perturber le Régiment immortel par des nationalistes ukrainiens.
Photo fournie par Janna Kountcheva
Dans notre Régiment immortel, personne ne porte aucun drapeau d’Etat, une règle que j’applique strictement depuis ces dernières années. Seuls les portraits des vétérans de la Grande Guerre patriotique et les drapeaux de la Victoire sont présents. Malgré cela, nous sommes régulièrement la cible de provocations particulièrement agressives. Cette année, elles ont été encore plus cyniques : on nous a accusés d’être des propagandistes du régime militaire russe.

Le simple fait que 350 personnes participent au Régiment immortel dans ce pays relève déjà de l’exploit.

Bien entendu, tous les Portugais ne considèrent pas la Russie avec méfiance ou hostilité. J’ai de nombreux amis portugais qui adorent la Russie. L’image de la Russie se construit avant tout à travers les rencontres avec des Russes eux-mêmes. Cette règle vaut partout dans le monde, et plus encore aujourd’hui, lorsque de moins en moins de personnes font confiance aux responsables politiques et recherchent davantage des contacts humains simples et authentiques.