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Sergueï Boulgakov : comment un marxiste devint théologien orthodoxe

Sergueï Nikolaïevitch Boulgakov
Aujourd’hui, les chercheurs considèrent Sergueï Boulgakov comme l’une des figures majeures de la renaissance religieuse et philosophique russe du XXe siècle, qui exerça une influence considérable sur le développement de la théologie orthodoxe, de la philosophie de la culture et de la pensée sociale chrétienne. Nicolas Berdiaev qualifiait Boulgakov de « l’un des Russes les plus remarquables de notre temps ». Le 28 juillet 2026 a marqué le 155e anniversaire de la naissance du penseur.

Notre contemporain, le philosophe, physicien et mathématicien Sergueï Khorouji, a donné de Boulgakov un portrait vivant et riche : « L’œuvre de Boulgakov est l’exemple le plus pur de la pensée de la Renaissance russe. Elle présente, comme dans un miroir, le visage incomparable de cette période unique en son genre, avec ses recherches spirituelles et ses métamorphoses, ses troubles et ses conversions, son apprentissage et son éclectisme dans le domaine de la philosophie rigoureuse, ainsi que son culte de Dostoïevski et de Vladimir Soloviev en tant que précurseurs et maîtres (…) Dans la philosophie russe, Boulgakov est l’un des philosophes les plus russes et, comme il le révèle avec une grande profondeur dans ses Notes autobiographiques, toutes les intuitions profondes qui ont inspiré son œuvre lui avaient été insufflées dès l’enfance (…) Et il faut encore absolument, lorsqu’on parle de Boulgakov, souligner que son rôle et son importance dépassent largement ceux de sa seule œuvre. À côté de son œuvre, il y eut aussi son activité, qu’il orientait toujours vers les problèmes les plus urgents de la vie spirituelle de la Russie : en organisant des recueils à l’aune desquels les générations suivantes mesurent aujourd’hui le parcours idéologique de l’intelligentsia russe ; en participant au Concile de l’Église, qui transforma profondément l’organisation de l’orthodoxie russe ; et, enfin, en dirigeant l’Institut théologique de Paris, devenu le plus grand centre de la création religieuse et philosophique russe ».

Sergueï Nikolaïevitch Boulgakov naquit le 28 juillet 1871 dans la ville de Livny, dans le gouvernement d’Orel. Son père était prêtre de campagne et son enfance se déroula dans un cadre d’éducation ecclésiastique stricte. À l’âge de treize ans, il entra au séminaire théologique, mais c’est déjà là qu’il traversa une crise religieuse. La période d’incrédulité, qui se prolongea jusqu’à l’âge de trente ans, commença notamment en raison de la « piété imposée » qui régnait au séminaire. « J’ai accueilli le nihilisme sans combattre », caractérisa-t-il plus tard son état d’esprit de jeunesse. Boulgakov quitta le séminaire et entra au lycée local, où l’un de ses professeurs ne fut autre que Vassili Rozanov.

En 1894, Boulgakov termina la faculté de droit de l’Université de Moscou. Après avoir passé l’examen de maîtrise, il commença à enseigner l’économie politique à l’École technique impériale de Moscou. En 1897 parut son premier ouvrage important, Des marchés dans la production capitaliste, dans lequel l’auteur démontrait que le capitalisme russe en développement ne dépendait pas des marchés extérieurs et critiquait les idées des populistes (« narodniks ») russes concernant la capacité de la communauté paysanne à résister durablement face au capitalisme.

En 1898, Sergueï Nikolaïevitch épousa Elena Ivanovna Tokmakova, fille d’un négociant en thé et mécène de Crimée. Peu après, le couple partit en voyage d’études scientifique en Europe, où Boulgakov fit la connaissance de plusieurs représentants éminents de la social-démocratie européenne : Karl Kautsky, August Bebel et Victor Adler ; à Genève, il rencontra également Gueorgui Plekhanov. De retour en Russie, il rejoignit le cercle des « marxistes légaux », auquel appartenaient notamment Pierre Struve, Mikhaïl Tougan-Baranovski et d’autres économistes russes.
E. I. Tokmakova-Boulgakova et S. N. Boulgakov
L’aboutissement de cette période fut un ouvrage fondamental, qui constitua également sa thèse de maîtrise en économie politique, Capitalisme et agriculture, dans lequel Boulgakov critiquait la thèse marxiste selon laquelle la petite exploitation paysanne serait inévitablement supplantée par la grande production capitaliste. Il démontrait la pérennité de la petite agriculture et soulignait la complexité des processus économiques à l’œuvre dans le secteur agricole. Au début de l’année 1901, Boulgakov fut nommé professeur extraordinaire à l’Institut polytechnique de Kiev, à la chaire d’économie politique, tout en devenant privat-docent à l’Université Saint-Vladimir de Kiev. Il y enseigna l’économie politique, l’histoire des doctrines économiques, l’économie agraire et la théorie du capitalisme. Ses cours se distinguaient par la volonté d’allier une analyse scientifique rigoureuse à une réflexion philosophique sur la vie économique.

Le socialisme chrétien

En 1905, aux côtés de Nicolas Berdiaev et de Dmitri Joukovski, Boulgakov participa à la création de la revue Questions de la vie, qui devint l’un des phénomènes marquants de la vie intellectuelle de la Russie au début du XXe siècle. La publication réunissait des philosophes, des théologiens et des acteurs de la vie culturelle. Ses directeurs-éditeurs (le critique littéraire et publiciste, l’un des organisateurs du mouvement « Monde de l’art », Dmitri Filossofov, et l’éminent représentant de l’école russe de philosophie religieuse, Nicolas Losski) cherchaient à appréhender les problèmes de société à travers le prisme de l’éthique chrétienne et de l’idéalisme philosophique.

La revue ne parut que pendant un an et publia douze numéros, mais elle occupa néanmoins une place importante dans l’histoire culturelle. Ses pages abordaient les questions de religion, de culture, de morale et de destinée historique de la Russie, et accueillaient les œuvres des principaux représentants de l’Âge d’argent russe. En travaillant à la revue, Boulgakov poursuivait sa recherche d’un nouveau fondement pour la pensée sociale. Dans ses publications, il s’efforçait de montrer que le développement de la société ne pouvait s’expliquer uniquement par les processus économiques ou la lutte politique. Il défendait l’idée d’une société moralement responsable, dans laquelle les transformations sociales devaient s’appuyer sur des valeurs spirituelles. Dans le socialisme chrétien, le philosophe voyait une synthèse de la Théanthropie (divino-humanité), où le christianisme assure la finalité spirituelle et l’harmonie, tandis que le socialisme représente la voie pratique vers la vérité chrétienne et l’égalité sociale.

En 1906, Boulgakov s’installa à Moscou, où il prit la direction de la chaire d’économie politique de l’Institut commercial de Moscou. Comme à Kiev, il ne se limitait pas à une analyse strictement économique, considérant les processus économiques comme une manifestation de la créativité, de la liberté et de la responsabilité humaines. Durant cette période, il intervint activement comme publiciste, abordant les questions de culture, de politique, d’éducation et d’état spirituel de la société.



Parallèlement, le penseur prit part à la vie politique du pays. En 1907, il fut élu député à la IIe Douma d’État pour le gouvernement d’Orel. Dans son activité parlementaire, il s’intéressa avant tout aux questions d’instruction publique, de politique sociale, de liberté de conscience et des relations entre l’État et la société. Il considérait son engagement politique comme faisant partie d’une aspiration plus vaste à une transformation morale de la vie sociale.
Caricature du député à la Douma d’État S. N. Boulgakov, 1907.
« Crois jusqu’à l’absurde »

La conversion philosophique de Sergueï Boulgakov ne s’accomplit pas d’un seul coup, mais à travers la prise de conscience du vide spirituel des théories matérialistes. Son ouvrage Philosophie de l’économie (1912) constitua un tournant décisif : l’activité économique n’y apparaissait plus comme une lutte pour les ressources matérielles, mais comme une participation créatrice de l’homme à la transfiguration du monde. Dans sa controverse avec le marxisme, Boulgakov affirmait que l’économie n’était pas déterminée uniquement par les intérêts matériels, mais aussi par les valeurs spirituelles et culturelles. C’est dans ses travaux que se manifesta pour la première fois sa doctrine de la Divine Sophia, qui relie Dieu, l’homme et le cosmos.

L’article Héroïsme et ascétisme, publié dans le recueil Vekhi (« Jalons »), 1909, exprima la rupture radicale de Boulgakov avec la tradition révolutionnaire de l’intelligentsia russe. Il opposa à l’héroïsme de l’insurrection l’idée de l’ascèse spirituelle et de la transformation intérieure. Le point culminant de son œuvre d’avant la Révolution fut son ouvrage La Lumière sans déclin (1917), dans lequel le penseur exposa pour la première fois un système cohérent de vision religieuse et philosophique du monde, tirant ainsi les conclusions de son cheminement du marxisme vers l’orthodoxie.

L’une des expériences les plus marquantes pour le philosophe fut la représentation, au Théâtre d’art de Moscou, des Démons de Dostoïevski en 1914. Il lui consacra l’article La Tragédie russe, dans lequel il qualifia Dostoïevski de grand tragique et refusa de considérer le roman comme un simple pamphlet politique, comme on avait alors tendance à le faire. Il rattacha le roman à « un art symbolique, dont le symbolisme n’est qu’en apparence recouvert d’une enveloppe de la vie quotidienne (…) Par ses racines, l’âme humaine plonge dans un autre monde, le monde divin ; le réalisme de Dostoïevski ne s’étend donc pas seulement au monde humain, mais aussi au monde divin ».

Boulgakov vécut la Révolution d’Octobre comme la fin non seulement de la Russie, mais aussi de toute une période de l’histoire chrétienne. Il comprit qu’était venu le temps de nouvelles questions spirituelles, touchant au sens de la foi dans un monde où triomphaient le « goujat rouge » et l’incroyance. La Révolution poussa Boulgakov à prendre une décision que beaucoup jugèrent insensée : il reçut l’ordination sacerdotale. Ce choix fut l’aboutissement de nombreuses années de quête religieuse : de la foi de l’enfance, en passant par la période d’enthousiasme pour le marxisme et les réflexions philosophiques, jusqu’au retour conscient à la religion : « Crois jusqu’à l’absurde, tel est le postulat de la foi ». En juillet 1918, il quitta Moscou et, passant par Kiev, se rendit en Crimée, où, pendant les deux années suivantes, il enseigna l’économie politique et la théologie à l’Université de Tauride, jusqu’à son renvoi après l’arrivée des bolcheviks en Crimée.
Le père Serge Boulgakov
La guerre civile et l’instauration du pouvoir soviétique rendirent impossible la poursuite de son séjour en Russie. Le 27 décembre 1922, Boulgakov fut expulsé de Russie soviétique avec sa famille à bord du navire italien Jeanne, avec cette vague d’intellectuels russes dont la déportation massive entra dans l’histoire sous le nom collectif de « bateaux des philosophes». Cette expulsion devint l’un des symboles les plus éloquents de la rupture entre le pouvoir soviétique et la culture russe d’avant la Révolution.

Constantinople, puis Prague et, en 1925, le philosophe arriva à Paris. Désormais, cette ville devint le centre de l’activité de Sergueï Boulgakov : il compta parmi les principaux organisateurs de l’Institut théologique orthodoxe Saint-Serge et y resta pendant près de vingt ans l’un des principaux enseignants, en tant que professeur de la chaire de théologie dogmatique. C’est au cours de cette période que son talent de théologien et de pédagogue s’épanouit pleinement, tandis que l’Institut devint lui-même l’un des principaux centres de la pensée russe en émigration. Dans sa remarquable trilogie composée de L’Agneau de Dieu (1933), Le Consolateur (1936) et L’Épouse de l’Agneau (1945), le penseur développa sa doctrine de la Sophia comme principe de liaison entre le dessein divin et la créativité humaine.

Boulgakov devint une figure reconnue de premier plan du renouveau religieux russe en émigration ; sa voix se fit entendre lors de conférences internationales, où il défendait la grandeur de la pensée orthodoxe. Même le cancer de la gorge, diagnostiqué en 1939 et qui lui fit perdre la voix, ne brisa pas son esprit : le philosophe apprit à parler sans cordes vocales, continua à célébrer la liturgie et à donner des cours, à célébrer les offices religieux et à écrire. À l’été 1944, en pleine Seconde Guerre mondiale et sous l’occupation allemande de la France, Sergueï Nikolaïevitch mourut à Paris. Il fut inhumé au cimetière russe de Sainte-Geneviève-des-Bois.

Boulgakov et les penseurs religieux de l’Âge d’argent

La participation de Boulgakov aux activités de la Société religieuse et philosophique à la mémoire de Vladimir Soloviev, à Moscou, joua un rôle important dans son développement spirituel. Cette société devint l’un des principaux centres de la vie intellectuelle et des échanges entre les représentants de l’intelligentsia russe. On y rencontrait des penseurs appartenant aux courants les plus divers : Nicolas Berdiaev, Pavel Florenski, Evgueni Troubetskoï, Semion Frank, Vassili Ern… Pour Boulgakov, l’activité de la société ne constituait pas seulement une forme de dialogue philosophique, mais s’inscrivait également dans une démarche plus vaste : rechercher les liens entre la foi, la pensée et la vie sociale. C’est précisément au cours de cette période que ses recherches philosophiques prirent leur forme définitive et le conduisirent progressivement à l’élaboration de son propre système de pensée religieuse et philosophique.
Pavel Florenski et Sergueï Boulgakov. Tableau Les Philosophes de l’artiste Mikhaïl Nesterov, 1917.
Une place particulière dans la vie et l’œuvre de Boulgakov fut occupée par son amitié avec Pavel Florenski. Ils étaient unis par le désir de dépasser les limites du rationalisme et de la vision matérialiste du monde en se tournant vers la tradition orthodoxe et la sophiologie. Bien que Florenski et Boulgakov aient interprété différemment la nature de la Sophia, tous deux cherchaient à révéler l’unité profonde de Dieu, de l’homme et du monde. Ces idées furent développées dans les œuvres de Boulgakov, notamment dans La Lumière sans déclin et L’Agneau de Dieu, tandis que Florenski exposa sa propre conception de la Sophia dans son célèbre ouvrage La Colonne et le Fondement de la vérité (1914). La proximité spirituelle entre les deux penseurs fut immortalisée dans le célèbre tableau de Mikhaïl Nesterov, Les Philosophes (1917), devenu une représentation symbolique de la pensée religieuse russe de l’Âge d’argent. Après la Révolution, leurs destins divergèrent : Boulgakov vécut en Europe, tandis que Florenski resta en URSS et poursuivit son travail scientifique malgré l’intensification des persécutions. Son arrestation en 1933, puis sa fin tragique, furent pour Boulgakov un choc profond.

Sergueï Boulgakov et Léon Chestov, qui partageaient une même critique du matérialisme et du positivisme, divergeaient toutefois dans leur conception des rapports entre la foi et la raison. Chestov insistait sur leur séparation tragique : selon lui, la foi est un saut irrationnel au-delà des limites de la logique. Boulgakov, au contraire, voyait dans la raison un don de Dieu et cherchait une synthèse harmonieuse de la foi, de la philosophie et de la culture, élaborant un système cohérent dans lequel le monde, pénétré par la Sophia et la Sagesse divine, possède un sens et une finalité. Cette opposition détermina également leur rapport à l’héritage de Soloviev : Boulgakov développa ses idées sur l’unité de tout ce qui existe, tandis que Chestov rejetait toute tentative de construction d’un système religieux, estimant que Soloviev avait trahi la foi vivante au profit de schémas abstraits.

Les relations de Boulgakov avec Vassili Rozanov étaient encore plus complexes. Boulgakov appréciait vivement la profondeur de ses réflexions sur la religion, la culture et la nature humaine, mais ne partageait pas son attitude critique à l’égard de la tradition ecclésiale. Si Rozanov voyait dans le christianisme historique une source de tension entre le spirituel et le terrestre, Boulgakov, au contraire, cherchait à montrer leur unité intérieure à travers la théologie orthodoxe et la doctrine de la Sophia.

L’environnement intellectuel de Boulgakov fut un facteur déterminant de son développement spirituel. Le dialogue avec les principaux penseurs de l’Âge d’argent l’aida à élaborer sa propre position philosophique, dans laquelle la foi, la culture, la science et la création apparaissaient comme autant de facettes d’une même quête spirituelle. Ces liens n’étaient pas simplement personnels : ils s’inscrivaient dans un vaste mouvement intellectuel qui allait marquer le développement de la pensée religieuse russe au XXe siècle. Sergueï Boulgakov écrivit au cours de sa vie de nombreuses paroles d’une grande profondeur. S’il fallait n’en retenir qu’une, ce serait celle-ci : « On ne peut jamais se réconcilier avec soi-même, et cette irréconciliabilité est peut-être la plus haute dignité de l’homme. »