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Apollinaire Vasnetsov : gardien du patrimoine ancien de Moscou

Apollinaire Vasnetsov
Le 6 août 2026 marque le 170ᵉ anniversaire de la naissance d’Apollinaire Mikhaïlovitch Vasnetsov, l’artiste dont les tableaux nous permettent aujourd’hui de savoir à quoi ressemblait la Moscou ancienne. Son nom est loin d’être aussi connu que celui de son célèbre frère aîné Viktor, auteur des tableaux devenus incontournables que sont Les Bogatyrs et Alionouchka. Pourtant, c’est précisément Apollinaire qui, à la tête de la Commission pour l’étude de la vieille Moscou, reconstitua l’image de la capitale médiévale, transformant la peinture historique, jusque-là fondée sur une vision romantique et imaginaire, en une reconstitution scientifique rigoureuse. Vasnetsov se distingua également comme paysagiste de talent et décorateur de théâtre, réalisant des esquisses pour des opéras montés sur les scènes des principaux théâtres de l’Empire russe.

Fils du Nord

Apollinaire Vasnetsov naquit en 1856 dans le village de Riabovo, dans le gouvernement de Viatka, au sein d’une famille de prêtre de campagne. Son enfance, passée au milieu de la nature austère mais pittoresque du Nord russe, détermina pour toujours sa vocation. L’artiste se souvenait : « La nature qui m’entourait depuis l’enfance a fait de moi un paysagiste. » Son père, homme éclairé, transmit à son fils le goût des sciences, y compris de l’astronomie. « La nuit, il attirait mon attention sur le ciel, et dès mon enfance je connaissais les principales constellations et les étoiles », écrivait l’artiste. Cette passion pour le ciel l’accompagna toute sa vie et se refléta dans ses paysages, mais aussi dans les revues scientifiques de la Société astronomique russe.

Lorsque le garçon eut treize ans, il devint orphelin. Son frère aîné Viktor, qui étudiait déjà à l’Académie impériale des beaux-arts de Saint-Pétersbourg, prit en charge l’éducation et la formation d’Apollinaire. Viktor décela un talent dans les dessins de son jeune frère et insista pour qu’il vienne s’installer dans la capitale. Cependant, Apollinaire ne reçut jamais de véritable formation artistique systématique. Plus encore, en 1875, séduit par les idées populistes (mouvement des « narodniks »), il passa l’examen d’instituteur populaire et partit pendant trois ans enseigner dans une école rurale du gouvernement de Viatka. « Cette fois, les navires du populisme furent brûlés, bien que… l’amour de la Patrie et du peuple ne soit pas réduit en cendres», dira-t-il plus tard à propos de cette période.
La Patrie, 1866
De retour à la peinture, il parcourut longuement la Russie, créant des paysages épiques et monumentaux de l’Oural, de la Sibérie et de la Crimée. Mais sa découverte la plus importante l’attendait à Moscou, où il s’installa en 1878.
Le Lac, 1902.
« J’ai été frappé par la vue de Moscou, et bien sûr avant tout par le Kremlin », reconnaissait Vasnetsov. Cette impression fut à l’origine de l’œuvre de toute sa vie. Contrairement à son frère, qui voyait dans Moscou un symbole féerique et spirituel, Apollinaire abordait l’ancienne capitale en chercheur. Il créa plus d’une centaine de tableaux et d’aquarelles consacrés à l’histoire de la capitale du XIIᵉ au XVIIᵉ siècle.

« La raison principale était sans doute que j’aime la science en général : rassembler des matériaux, classer les faits, les étudier », expliquait-il pour justifier son approche. Vasnetsov ne se contentait pas de peindre la ville : il la reconstituait. Sa méthode était unique : l’artiste participa personnellement aux fouilles archéologiques menées par la Société archéologique de Moscou, descendit dans les tranchées creusées lors de la mise en place des réseaux d’égouts, étudia les couches archéologiques et dessina les vestiges des anciennes maçonneries. Il étudiait avec une minutie extrême les plans anciens de Moscou, les chroniques et les récits de voyageurs étrangers. Avant de commencer un tableau, il traçait des plans précis en perspective des lieux et réalisait même des maquettes en carton des bâtiments, afin de comprendre comment les ombres étaient projetées par des constructions disparues depuis longtemps.
L’apogée du Kremlin. Le pont de pierre Vsekhsvyatski et le Kremlin à la fin du XVIIᵉ siècle, 1922.
Cette minutie lui valut une immense autorité auprès de ses collègues. Alexandre Benois le surnommait « l’archéologue artistique ».

En 1900, en reconnaissance de ses mérites dans le domaine de la peinture, l’Académie des beaux-arts lui décerna le titre d’académicien. Après la mort d’Isaac Levitan, en 1901, Vasnetsov prit la direction de la classe de paysage de l’École de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou. En 1903, il devint membre titulaire de l’Académie des beaux-arts et l’un des fondateurs de l’« Union des artistes russes », qui réunissait les principaux maîtres de l’époque. En 1910, avec son frère Viktor, il fut l’un des initiateurs de la création du musée d’art de Viatka, conservant ainsi pour toujours un lien avec sa petite patrie. Mais l’œuvre qui allait devenir la grande affaire de sa vie fut son travail au sein de la Commission pour l’étude de la vieille Moscou, dont il prit la tête en 1918.
Les librairies du pont Spasski au XVIIᵉ siècle, 1916.
L’activité de Vasnetsov à la tête de la commission « La Vieille Moscou » se déroula à une époque de bouleversements révolutionnaires et de transformations urbaines d’une ampleur considérable. La commission s’occupait de sauver les monuments promis à la démolition, les répertoriait, en relevait les dimensions et s’efforçait de les préserver auprès des nouvelles autorités. Vasnetsov lui-même présenta plus de 60 communications scientifiques lors des réunions de la commission, qu’il accompagnait de ses propres aquarelles.

L’un des épisodes les plus marquants de sa biographie est l’histoire du pont de la Résurrection. Ce premier pont de pierre de Moscou, qui franchissait la Neglinnaïa et avait été construit au XVIIᵉ siècle, fut enseveli au XIXᵉ siècle, lorsque la rivière fut canalisée dans un conduit souterrain. En 1927, lors de travaux de construction dans le centre-ville, des ouvriers découvrirent des fragments de la maçonnerie du pont. Les chercheurs de la commission « La Vieille Moscou » se rendirent immédiatement sur place afin d’effectuer des relevés et de documenter les découvertes.

Ces recherches confirmèrent l’extraordinaire exactitude des tableaux de Vasnetsov consacrés au pont, qu’il avait peints plusieurs années auparavant. Plus encore, ce furent précisément les plans d’archives, les dessins techniques et les reconstitutions artistiques réunis et réalisés par le peintre qui ont permis aux archéologues, à la fin du XXᵉ siècle, de retrouver l’emplacement du pont et de le dégager entièrement lors de la construction de la place du Manège.

Aujourd’hui, ses arches restaurées constituent la pièce maîtresse du musée d’archéologie de Moscou.
Le Couvent de Novodievitchi. Les tours, 1926.
Un autre monument étroitement lié au nom de Vasnetsov est la tour Soukharev. L’artiste adorait cette œuvre de l’époque de Pierre le Grand, qu’il considérait comme un chef-d’œuvre de l’architecture mondiale. Lorsque, dans les années 1920, la question de sa démolition fut posée, au motif qu’elle gênait la circulation des tramways, il lança une vigoureuse campagne publique pour la sauver. Il écrivit des lettres au gouvernement, prit la parole lors de réunions et proposa des solutions alternatives : faire passer les voies de tramway autour de la tour ou aménager des passages piétonniers sous ses arches. Jusqu’à sa mort, en 1933, il retarda sa destruction grâce à l’autorité de sa commission. Un an après son décès, la tour fut pourtant démantelée. Mais grâce à Vasnetsov, des dessins techniques et des plans d’une précision remarquable avaient été réalisés ; ils servent encore aujourd’hui de référence aux architectes et aux historiens.

Désireux de préserver un patrimoine ancien qui disparaissait à une vitesse vertigineuse et fort de son immense autorité, Vasnetsov n’hésitait pas à s’opposer publiquement aux projets de transformation radicale de Moscou approuvés par les autorités, lesquels entraînaient souvent la destruction de monuments historiques. En 1931, il écrivit au journal Izvestia pour protester contre les projets de démolition de la cathédrale du Christ-Sauveur, mais même lui ne parvint pas à sauver l’édifice.

Ses contemporains appréciaient chez Vasnetsov cette rare alliance du talent de peintre et de la rigueur d’un chercheur. Son collègue de la commission, l’historien de Moscou Piotr Sytine, se souvenait que l’autorité de Vasnetsov en tant qu’archéologue était incontestée : l’artiste « voyait à travers la terre et savait lire les pierres là où les autres ne voyaient que des gravats de chantier ». Dans sa vie privée, en revanche, Apollinaire Mikhaïlovitch était, selon les souvenirs de Konstantine Iouon, un homme d’une extrême délicatesse, plein de tact et même timide. Mais lorsqu’il s’agissait de défendre les monuments anciens, cette timidité disparaissait : il devenait inflexible et défendait avec un courage sans faille le patrimoine historique de Moscou.

Peintre de scène : l’opéra « selon Vasnetsov »

Outre la peinture de chevalet, Apollinaire Vasnetsov a également laissé une empreinte notable dans l’art théâtral et scénographique. Son initiation au théâtre commença dans les années 1880 au domaine d’Abramtsevo, où les membres du célèbre cercle de Savva Mamontov se passionnaient pour les représentations théâtrales amateurs. Le jeune artiste aidait son frère aîné Viktor ainsi que Vassili Polenov à peindre les décors, et cette liberté créatrice qui régnait à Abramtsevo détermina en grande partie la suite de son parcours. C’est là que naquirent de nouvelles conceptions de la mise en scène, qui allaient plus tard s’épanouir sur les scènes professionnelles.

Le premier grand succès de Vasnetsov dans le domaine de la scénographie fut l’opéra de Modeste Moussorgski La Khovanchtchina, dont la première eut lieu à l’automne 1897 à l’Opéra privé de Moscou de Mamontov. L’artiste s’était fixé pour objectif de restituer avec le plus d’exactitude possible l’esprit et l’atmosphère du XVIIᵉ siècle. Pour préparer ses esquisses, il se tourna, comme toujours, vers les sources : il étudiait les anciens plans et les gravures, les ouvrages historiques ainsi que les récits de voyageurs étrangers. Grâce à cette préparation minutieuse, les décors se révélèrent à la fois convaincants et historiquement précis. Dans son esquisse La Place Rouge, Vasnetsov représenta le Kremlin et la cathédrale Saint-Basile-le-Bienheureux avec une grande précision archéologique. Pour le panorama de l’ancienne Moscou visible à l’arrière-plan de la Sloboda des streltsy, il utilisa une gravure de Pieter Pickaerdt datant de 1708. L’artiste travaillait dans les tons sourds, ocre et nacrés qu’il affectionnait, caractéristiques de la peinture ancienne, et accordait une attention particulière aux détails, qu’il s’agisse d’un pilier de pierre érigé par les streltsy ou d’une isba en bois aux sculptures raffinées.
La sloboda des streltsy. Esquisse de décor pour l’opéra La Khovanchtchina, résalisée par Apollinaire Vasnetsov (1897).
En 1900, Vasnetsov reçut de la direction des Théâtres impériaux la proposition de réaliser les décors de l’opéra de Nikolaï Rimski-Korsakov Sadko au théâtre Mariinsky. Afin de réunir des matériaux pris sur le vif, il se rendit dans le Nord russe (dans les gouvernements de Pskov, de Novgorod et d’Arkhangelsk), où il dessina des monuments architecturaux, des éléments de sculpture sur bois et des costumes traditionnels. Toutefois, les critiques furent partagées au sujet de Sadko : le biographe de l’artiste, Vladimir Kign, écrivit que les conceptions de Vasnetsov « n’avaient pas été pleinement réalisées par les décorateurs de théâtre ».

L’œuvre théâtrale la plus importante du maître fut la réalisation des décors de productions du théâtre Bolchoï, où il collabora souvent avec Constantin Korovine. De 1904 à 1908, ils créèrent ensemble des esquisses de décors pour Une vie pour le tsar et Snegourotchka. Korovine, qui avait été le principal décorateur des Théâtres impériaux, savait parfaitement qu’il était lui-même attiré par l’impressionnisme, tandis que Vasnetsov était un maître reconnu de la reconstitution historique scientifique. C’est précisément pour cette raison que Korovine demanda que son collègue soit associé au projet, souhaitant que la Russie ancienne soit représentée sur scène « dans toute sa réalité historique ». Le plus grand triomphe de Vasnetsov au théâtre Bolchoï fut la réalisation du Conte de la ville invisible de Kitège (1908), dont les esquisses pour les actes principaux déterminèrent toute l’esthétique visuelle et monumentale de la mise en scène. L’artiste utilisa des couleurs sourdes, proches de celles de la peinture d’icônes, afin de traduire visuellement la dimension épique et spirituelle de la musique de Rimski-Korsakov.

Le talent de Vasnetsov pour la scénographie reçut les plus grands éloges de ses contemporains. Les chercheurs et les professionnels du théâtre soulignèrent que ses esquisses de décors étaient d’une telle valeur, tant sur le plan scientifique qu’artistique, que, des décennies plus tard encore, de nouvelles productions étaient montées « selon Vasnetsov ». Un exemple particulièrement remarquable de son talent fut la réalisation des décors de l’opéra de Piotr Tchaïkovski L’Opritchnik, créé pour l’Opéra privé de Zimine en 1911. Et sur la scène aussi, le maître décorateur resta fidèle à lui-même : ses esquisses n’étaient pas de simples arrière-plans esthétiques, mais le fruit d’une étude approfondie de l’époque représentée, qu’il s’agisse de la Moscou des streltsy ou d’une ville médiévale.
Ap. M. Vasnetsov dans son atelier à domicile, dans la ruelle Furmanny, 1927.
Aujourd’hui, alors que nombre de monuments de l’ancienne Moscou ont été irrémédiablement perdus, les tableaux d’Apollinaire Vasnetsov demeurent la principale source de sa mémoire visuelle. Les historiens confrontent leurs découvertes à ses œuvres, les metteurs en scène et les décorateurs de théâtre les utilisent comme des modèles de référence, et même les créateurs de reconstitutions en 3D de l’ancienne Moscou s’appuient sur les travaux de l’artiste comme sur des décors de base.

Derrière sa précision minutieuse se trouvaient non seulement le talent, mais aussi une grande rigueur méthodologique, une honnêteté scientifique et un véritable amour de son travail. Aujourd’hui encore, lorsque nous nous promenons dans le centre de Moscou ou pénétrons dans le musée souterrain de la place du Manège, nous découvrons la ville à travers ses yeux : une ville vivante, fidèle à son histoire et pourtant merveilleusement féerique.