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Voilà de quoi nous sommes capables ! Un véritable Ulysse russe : 250 ans depuis la naissance du navigateur Vassili Golovnine

2026-06-08 16:49
Il y a 250 ans, dans l’arrière-pays de la région de Riazan, au village de Goulynki, naissait un garçon destiné à devenir une véritable légende de la marine russe. L'histoire de la Russie compte de nombreux navigateurs célèbres, mais le service rendu à la patrie par Vassili Golovnine et ses aventures suscitent toujours un intérêt particulier.

Un garde-marine venu de Riazan

L'époque où vécut Golovnine était celle des voiliers et du romantisme des lointains voyages, mais aussi celle d’impitoyables jeux géopolitiques. Sa biographie ressemble à un véritable roman d'aventures. Le début du XIXᵉ siècle est marqué par les guerres napoléoniennes, la rivalité entre la Russie et l’Angleterre, ainsi que l'effondrement des anciens empires. À l’âge de treize ans, Vassili se retrouva orphelin. Ses proches, ne souhaitant pas assumer la charge d’un jeune gentilhomme, l’envoyèrent au Corps des cadets de la Marine.

À seulement quatorze ans, le garde-marine (élève officier dans la marine militaire) Golovnine reçut son baptême du feu lors des combats contre les Suédois près de Krasnaïa Gorka et de Vyborg. Son jeune âge ne l'empêcha pas de faire preuve d'un sang-froid digne d'un homme mûr. Mais la véritable école de la vie de Golovnine commença en 1802, lorsqu’il fut envoyé en Grande-Bretagne comme l'un des meilleurs jeunes officiers russes pour y effectuer un stage. Pendant quatre ans, il sillonna les mers au sein des escadres britanniques, notamment sous le commandement du légendaire amiral Horatio Nelson. Il participa aux combats contre les Français dans les Indes occidentales et s’imprégna des méthodes les plus avancées de la marine de l’époque. C'est là que se formèrent son esprit mathématique et son goût pour les sciences exactes. Plus tard, cela donna naissance à son ouvrage Signaux militaires de marine, qui demeura pendant un quart de siècle le livre de référence des officiers russes.

Evasion à bord la Diana et captivité chez les samouraïs

Le premier commandement autonome de Vassili Golovnine donna lieu à une véritable histoire digne d’un roman policier. En 1806, il reçut le commandement du sloop Diana. Sa mission était ambitieuse : effectuer un périple et explorer l’océan Pacifique. Cependant, en 1807, lorsque le navire fit escale dans la colonie britannique du Cap en Afrique du Sud, on apprit que la guerre avait éclaté entre la Russie et l’Angleterre. La Diana fut immédiatement internée. Golovnine et son équipage restèrent captifs pendant plus d’un an, dans l’attente d’une décision sur leur sort. C’est alors que se révéla toute la force du caractère de Golovnine. Après que les Britanniques eurent refusé de l’autoriser à reprendre la mer, il décida de tout risquer. Le 16 mai 1809, profitant d’une tempête et du fait que les sentinelles s’étaient abritées de la pluie, l’équipage de la Diana coupa ses amarres, hissa les voiles et s’échappa de la baie avant que les Britanniques n’aient le temps de réagir. Cette fuite fut si audacieuse qu’elle fit parler d’elle dans toute l’Europe.
La Diana ne mit toutefois pas immédiatement le cap sur le Kamtchatka. Le 25 juillet 1809, après de longues semaines de navigation dans des conditions de tempête, l’équipage épuisé aperçut enfin la terre. Il s’agissait de l’île de Tanna, dans l’archipel des Nouvelles-Hébrides (aujourd’hui, la république de Vanuatu). Golovnine décida d’y renouveler les réserves d’eau douce et de vivres. Les marins russes ne passèrent que dix jours dans cette baie tropicale, mais ce court séjour suffit à nouer des relations étonnamment chaleureuses avec les habitants locaux. Exactement 200 ans plus tard, en 2009, les habitants reconnaissants du Vanuatu, avec le soutien de la fondation « Rousskii Mir », érigèrent un monument au navigateur russe dans leur capitale, Port Vila. Le buste en bronze de Vassili Golovnine se dresse encore aujourd’hui à l’un des plus beaux emplacements du front de mer, tourné vers l’océan par lequel il était autrefois arrivé jusqu’aux ancêtres des habitants.

Mais la plus grande épreuve l’attendait encore. En 1811, alors qu’il cartographiait les îles Kouriles, Golovnine débarqua sur l’île de Kounachir. Là, lui-même, deux officiers et quatre matelots furent capturés par des samouraïs japonais. La raison était politique : quelque temps auparavant, les navigateurs russes Nikolaï Khvostov et Gavriil Davydov avaient mené de leur propre initiative des attaques contre des établissements japonais, et les dirigeants japonais cherchaient à se venger. Commencèrent alors plus de deux longues années de captivité. Dans sa prison japonaise, Golovnine ne se laissa pas abattre. Homme des Lumières, il entreprit d’étudier la langue, les coutumes et le mode de vie de ce pays alors largement fermé au monde extérieur.

Il tenait un journal dans lequel il décrivait méticuleusement tout : des lois des samouraïs aux méthodes de préparation du riz. Ces notes furent plus tard publiées sous la forme d’un ouvrage distinct, Notes du capitaine de vaisseau Golovnine sur ses aventures en captivité chez les Japonais en 1811, 1812 et 1813, qui fit sensation en Europe et en Russie, devenant l’une des premières sources fiables sur le Japon. Il est intéressant de noter que ce ne fut pas un assaut militaire qui sauva Golovnine, mais l’amitié et la diplomatie. Son compagnon de service, le capitaine Piotr Rikord, se lia d’amitié avec l’influent marchand japonais Takadaïa Kakhei, qui démontra au gouvernement des samouraïs que l’on pouvait faire confiance aux Russes. La libération eut lieu, et cet incident devint un exemple unique de « diplomatie populaire ».
Le circumnavigation de la Kamtchatka et l’école des navigateurs

De retour dans sa patrie en héros national, Golovnine ne se reposa pas sur ses lauriers. En 1817–1819, il se mit à la tête d’un nouveau voyage autour du monde à bord du sloop Kamchatka. C’est précisément cette expédition qui devint l’heure de gloire non seulement pour lui-même, mais aussi pour toute une pléiade de futures célèbres marins.

Servir sous les ordres de Golovnine était considéré comme une chance exceptionnelle. À bord de la Kamtchatka, les futurs grands noms de la marine russe firent leur apprentissage : Ferdinand von Wrangel (celui-là dont une terre de l’Arctique porte le nom), Fiodor Litke (fondateur de la Société géographique russe) et Fiodor Matiouchkine (condisciple de Alexander Pushkin au lycée).

Golovnine savait non seulement commander, mais aussi enseigner : il accordait aux jeunes officiers une liberté dans leurs recherches, exigeant d’eux non pas une obéissance aveugle, mais un travail réfléchi. C’est ainsi que se forma la tradition de la navigation russe, où l’exemple personnel du commandant et la soif de connaissance étaient davantage appréciés que le respect aveugle du règlement. Fiodor Litke, devenu plus tard amiral et fondateur de la Société géographique russe, se souvenait ainsi de son mentor : « Vassili Mikhaïlovitch était un homme extraordinaire... Il possédait un esprit vaste et pénétrant, une activité infatigable et une fermeté de caractère que rien ne pouvait ébranler.»
Le constructeur des premiers bateaux à vapeur russes

Peu de gens savent que cet aventurier audacieux était également un remarquable administrateur. À partir de 1823, Golovnine occupa le poste d’Intendant général de la Marine. C’est dans cette fonction qu’il accomplit une véritable révolution. Plus tard, en 1830, après avoir reçu le grade de vice-amiral, il dirigea de fait l’ensemble de la construction navale russe. Golovnine supervisa personnellement la construction de plus de 200 navires, dont les 10 premiers bateaux à vapeur de Russie. Il était convaincu que l’avenir appartenait à la machine à vapeur et en encourageait l’adoption malgré le conservatisme de nombreux amiraux.

Sous son administration, les chantiers navals furent réorganisés, les conditions de travail des ouvriers améliorées et un corps d’ingénieurs navals fut créé. Ses rapports officiels sur l’état de la flotte étaient si francs et si critiques que l’on craignait de les publier de son vivant : ils dénonçaient trop durement l’orgueil bureaucratique et la corruption. « Golovnine ne tolérait ni le mensonge ni la dissimulation ; il exigeait de ses subordonnés de la clarté dans les idées et de la précision dans l’action », se souvenait son élève, le célèbre explorateur polaire Ferdinand von Wrangel.

Un homme d’honneur

Golovnine fut un homme au destin extraordinaire et doté d’un rare talent littéraire. Ses mémoires se lisent comme un roman : on n’y trouve pas de pathos officiel, mais un esprit vif, de l’ironie et un sens de l’observation peu commun. Il fut l’un des premiers à remarquer un trait paradoxal du caractère national russe : lorsqu’un moujik se trouve dans le malheur, il fait preuve d’une endurance extraordinaire ; mais lorsqu’il accède à la richesse, il perd souvent la tête.

Sa plus grande bataille, il la perdit non pas sur l’océan, mais sur la terre ferme. Le 11 juillet (29 juin selon l’ancien calendrier) 1831, Vassili Mikhaïlovitch mourut à Saint-Pétersbourg lors d’une épidémie de choléra. Il n’avait que 55 ans. L’homme qui avait survécu aux tempêtes du cap Horn, aux canons britanniques et à la captivité chez les samouraïs fut victime d’une maladie invisible.

Aujourd’hui, le nom de Golovnine a été donné à des caps, à un détroit entre les îles Kouriles, à une montagne de la Nouvelle-Zemble, à un volcan actif sur l’île de Kounachir et à un boulevard de Saint-Pétersbourg. Mais son principal héritage est son caractère. La vie de Golovnine rappelle que même dans une situation sans issue (qu’il s’agisse de la captivité britannique ou d’une prison japonaise), une personne peut préserver sa dignité si elle agit avec intelligence et fait confiance à ses compagnons.